Carte, territoire, et imaginaire : Emmanuel Ruben à la Géothèque

Carte artistique par Emmanuel Ruben, exemple de territoire transformé par l'imaginaire
Flèches de la Loire, Emmanuel Ruben, janvier 2015, aquarelle au couteau & mine de plomb sur vélin d’Arches, & écorce de bouleau, 55×75 cm

Au mois d’août, j’avais rencontré Tortequesne le Conteur. Il avait longuement parlé de la forêt de Brocéliande, qui correspondrait à l’actuelle forêt de Paimpont, en Bretagne. Ce soir là, s’il n’était pas question de carte, j’avais eu un bel exemple du lien entre territoire et imaginaire. L’attrait touristique de la Bretagne repose entre autre sur sa capacité à capitaliser sur toutes les légendes qu’elle abrite. On l’imagine bien peuplée d’elfes, de korrigans, de fées, terre du Roi Arthur et de sa cour, les fameux chevaliers de la Table ronde.

Cet imaginaire, globalement associé à l’Europe de l’Ouest, a largement contribué à nourrir la fantasy dans son ensemble. Et pourtant, l’imaginaire est parfois dans des lieux où on ne l’attend pas forcément.

Emmanuel Ruben (source : Babelio)

La Géothèque est un de ces endroits, je m’y étais inscrit pour une rencontre avec Emmanuel Ruben. Géographe de formation, agrégé de géographie, auteur de plusieurs romans, essayiste, peintre, et maintenant directeur de la maison Julien Gracq, le cursus d’Emmanuel Ruben a de quoi en impressionner plus d’un. Bien sûr, la géographie nourrit largement son œuvre littéraire. D’où la récurrence de la carte, du territoire inexploré, et des zones de flou où réel et imaginaire se confondent. La couverture de son nouveau livre, Sabre, selon ses propres termes, « est pensée comme une carte aux trésors ».

Ces trois mots suffisent à émoustiller l’intérêt d’un chroniqueur de l’imaginaire.

Une zone tampon entre le réel et l’imaginaire

Toute l’histoire de Sabre, comme l’indique le titre, tourne autour d’un sabre. Il avait appartenu au grand-père de Samuel Vidouble, le narrateur.

Sabre d'Emmanuel Ruben : une couverture pensée comme une carte au trésor, ou l'art et la manière de teinter un territoire d'imaginaire
Couverture de Sabre, le dernier roman d’Emmanuel Ruben

Le sabre est un MacGuffin, au sens où Alfred Hitchcock l’entendait : un prétexte pour évoquer son propriétaire. Le baron Victor Vidouble de Saint-Pesant, né sous Louis XV, s’est fait connaître comme Roi des Livres. Cet aïeul, ayant vécu jusqu’à la fin du règne napoléonien, avait connu une vie tumultueuse. Et parfois, il est difficile de savoir ce qui est réel et ce qui relève de l’invention.

Emmanuel Ruben ne cache pas sa passion pour Jean Giono, qui aimait à réinventer la Provence en écrivant. Et ici aussi, on se perd dans des récits où autofiction, témoignage et pure invention se confondent. Ce qu’il met en avant, dans ce livre, c’est l’univers de l’enfance. Selon lui, « La plupart de nos souvenirs d’enfance sont imaginaires ».

Si on suit son raisonnement, ce qui importe, ce n’est pas de savoir si c’est vrai ou non. C’est surtout notre rapport au monde, et à travers lui, à l’imaginaire et au réel.

Il questionne sa discipline, la géographie, et son personnage du baron Victor Vidouble de Saint-Pesant traduit cela. Comme le dit l’auteur, au XVIIIe siècle, la géographie n’est pas ce qu’elle est aujourd’hui. Emmanuel Ruben évoque Kant, philosophe, mais aussi géographe. Or sa conception peut faire sourire aujourd’hui. Et pourtant, son apport à la géographie moderne est considéré comme essentiel.

Les connaissances prêtaient le flanc à beaucoup d’extrapolations, plus ou moins proches de la réalité. Mais en va-t-il autrement aujourd’hui, avec notre connaissance de l’univers? À l’inverse, bon nombre d’éléments que l’on en connaît ne défient-ils pas notre imagination aussi ? Est-il alors absurde d’imaginer les choses les plus folles sur ce que nous ignorons ?

La carte, l’appel de l’aventure et de l’imaginaire

Au XVIIIe siècle, de nombreux territoires étaient encore estampillés Terra incognita. Cela prêtait le flanc à beaucoup d’extrapolations et de mythes. La cartographie est un art ancien ; les cartes d’Opicinus de Canistris, par exemple, remontent au XIVe siècle. Et déjà, tout en représentant un territoire, elles étaient chargées d’imaginaire.

Carte d’Europe d’Opicinus de Canistris (1296-1353), autre exemple de la carte plongeant un territoire dans l'imaginaire
Carte d’Europe d’Opicinus de Canistris, prêtre et cartographe italien (1296-1353)

Et c’est tout son paradoxe. Elle nous dit des choses sur notre monde, mais aussi –surtout – sur la représentation que nous en avons. Celle-ci est incomplète, partisane, teintée d’une certaine vision. Chère lectrice, cher lecteur, tu sais que nous centrons toujours le planisphère autour de l’océan Atlantique. Vois-tu une une raison objective de faire ainsi, sinon que nous mettions l’Europe et l’Amérique du Nord au cœur du monde ?

Nous pourrions bien centrer la carte sur l’Océan Pacifique, ce qui mettrait en évidence le caractère dominant de l’Asie. Et démographiquement parlant, ce serait tout à fait pertinent. En outre, nous montrons systématiquement le Nord en haut de la carte, mais là encore, c’est une convention culturelle. La majorité des terres habitées par l’homme se situe dans l’hémisphère Nord. Dont acte.

Le paradoxe de la carte réside dans sa volonté de représenter le réel, tout en le rendant abstrait. Aujourd’hui encore, dans la cartographie, on peut avoir des interprétations hasardeuses. Emmanuel Ruben cite par exemple ces routes qui n’existent pas, et que pourtant, Google Maps recense. Cartographier le réel, c’est une façon de le rencontrer, mais aussi de le déformer.

Ce que je ne sais pas est à découvrir, c’est pour cette raison que parfois, le véritable trésor n’est pas sur la carte. Alors qu’à l’inverse, se fier à une carte pour trouver un trésor peut décevoir, quand celui-ci n’existe pas.

La carte, ancrage de l’imaginaire dans le réel

J’ai évoqué lors de notre rencontre l’importance de la carte dans la littérature de fantasy. Le plus souvent, les auteurs cartographient un monde entier, inventé de toutes pièces, et cela a deux effets. Quand les héros les explorent, le lecteur a une idée de l’ampleur du voyage. Mais surtout, la carte donne un caractère concret au territoire qu’elle représente, au lieu de laisser le lecteur dans le flou de l’imaginaire.

Carte de la Terre du Milieu, ou comment incarner un territoire imaginaire.
Carte de la Terre du Milieu chez J.R.R. Tolkien, à la base d’une grande tradition de la cartographie dans la fantasy

J’avais cité la carte de la Terre du Milieu dans Le Seigneur des Anneaux, mais depuis, cette pratique de la carte imaginaire est devenue un gimmick dans la fantasy. Ursula Le Guin, David Eddings, Licia Troisi, Anne Robillard, George R. R. Martin et bien d’autres se sont livrés à l’exercice.

Plus le monde inventé est vaste – et dangereux – et plus son exploration est épique. On trouvera une succession d’événements liés aux endroits par lesquels les protagonistes vont passer. Des chaînes de montagne qu’il faut franchir aux plaines qu’il faut traverser, chaque lieu est prétexte à toutes sortes de péripéties.

Mais la grande force de ces cartes peut aussi être ce qu’elles ne montrent pas. Même dans la fantasy, il y a parfois sur la carte ce territoire inconnu, qui crée de l’imaginaire dans l’imaginaire. Et le lecteur va découvrir cette terra incognita… ou non.

Sur la carte du monde du Trône de Fer, de George R. R. Martin, on voit bien trois vastes continents, mais l’intrigue ne se déroule que sur deux d’entre eux : Westeros et Essos. Dans les premiers tomes des Chevaliers d’Émeraude, Anne Robillard mentionne les « Territoires inconnus »… qui constituent plus de la moitié de la carte. Quant aux Chroniques du Monde émergé, on y retrouve une grande inconnue, un territoire légendaire : le Monde Immergé. Et bien entendu, nos héros vont le découvrir à leur tour.

L’autre Terra incognita, ce que la carte ne montre pas d’un territoire

Dans Les Aventures du Baron de Münchhausen, Terry Gilliam montrait des voyages extraordinaires dans des contrées étranges. C’était la vie des anciens explorateurs. Dans le film, les endroits cités par le Baron étaient réels et connus. Nous l’accompagnons sur la Lune, le suivons dans le cratère de l’Etna, où se trouve Vulcain, dieu des Forges, etc. Mais bien que réels, ces lieux étaient transfigurés par l’imaginaire.

Le Baron de Munchhausen, ou une autre façon de regarder un monde qu'on croit connaître
Sarah Polley et John Neville dans Les Aventures du Baron de Munchhausen, Terry Gilliam, 1988

Autrement dit, nous partons de lieux bien réels, et nous les réinventons. Nous retrouvons aussi cela chez Neil Gaiman, dans Neverwhere, où le lecteur découvre un Londres parallèle. Et bien sûr, un autre Londres parallèle apparaît dans les Harry Potter, de J.K. Rowling. On retrouve ainsi des lieux ne figurant sur aucune carte, ou sous une autre forme pour ne pas attirer l’attention.

Ne pas citer un objet sur une carte revient à l’invisibiliser. C’est une autre façon implicite de dire qu’il n’est pas important, voire qu’il n’existe pas. La carte participerait-elle d’un récit passant sous silence ce qui n’intéresse pas, ou dérange celui qui la réalise ? Je suis reparti de la Géothèque avec un exemplaire dédicacé de Jérusalem Terrestre. Le titre était une réponse à la « Jérusalem Céleste » régulièrement évoquée dans la tradition judéo-chrétienne. Selon Emmanuel Ruben, celle-ci est le malheur de la « Jérusalem Terrestre ».

Juifs, Chrétiens et Musulmans plaquent sur ce même lieu des imaginaires forts, parfois source de conflits violents. Plusieurs récits se disputent cette ville, empreinte d’innombrables mythes et légendes, . La puissance du mythe est la force de Jérusalem, mais c’est aussi ce qui crée la discorde. Car chaque confession a son propre récit de la ville sainte. Si certains récits ont fait peuple, leur véracité reste sujette à caution, notamment si on se réfère aux origines de la Diaspora juive.

Si ce n’est pas sur la carte, est-ce que ça existe ?

Aujourd’hui, dans l’actualité, il sera bien délicat de décréter à qui revient de droit telle ou telle parcelle de terre. Celle-ci a connu de nombreux propriétaires successifs au fil des siècles. Si bien que même les fouilles archéologiques, loin d’apporter une réponse, créent encore plus de confusion. De même, comment situer la frontière dans une ville qui foisonne de points de contrôle et de murailles ? Si la frontière est partout, elle finit par n’être nulle part. Dès lors, a-t-elle encore un sens ?

Jérusalem terrestre, où la carte traduit un territoire que plusieurs imaginaires se disputent
Emmanuel Ruben, Jérusalem Terrestre, Éditions Inculte, 2015

Dans ce conflit entre Israéliens et Palestiniens, on trouve bien une guerre de territoire, mais aussi une guerre de récits. Sur la base qui de l’histoire, qui des textes sacrés, différents peuples se disputent la propriété d’un territoire. Les fouilles des uns détruisent les vestiges archéologiques des autres, effaçant au passage leurs traces dans l’histoire des lieux. Une fois ces vestiges rayés de la carte, comment attester de quoi que ce soit ?

Cette destruction dans l’indifférence générale m’évoque un autre récit, le film La Forêt d’Émeraude, de John Boorman (1986). Il y était question d’un petit Américain adopté par une tribu d’Indiens d’Amazonie, et de son père, ingénieur sur un barrage, et donc acteur direct de la déforestation. Dans une approche ethnocentrée, ceux qui bétonnent la forêt amazonienne voient dans ces lieux une terre vierge qu’il s’agirait d’occuper. Mais quand on adopte le point de vue des Indiens dans le film, c’est tout le contraire. Pour eux, notre monde de béton, c’est le « monde mort », et déboiser comme nous le faisons revient à « arracher la peau du monde ». Et ce rien que représente l’Amazonie, se révèle comme étant tout pour les tribus qui y vivent. Au-delà de la quête du fils, c’est l’histoire d’un homme qui change de regard sur ce qu’il allait détruire.

La forêt d'émeraude, de John Boorman
Charley Boorman dans La Forêt d’Émeraude, John Boorman, 1986

La Carte fait récit et construit l’imaginaire

Emmanuel Ruben soulève une question : y a-t-il vraiment un endroit vraiment insignifiant, au point qu’il n’y ait rien à en dire ? Le seul fait qu’il crée de la confusion n’est-il pas déjà une porte ouverte sur l’imaginaire ? Une carte, ce n’est pas seulement l’image d’un territoire, c’est l’imaginaire qu’on a plaqué dessus. On s’interroge sur ce qu’elle en montre, mais peut-être plus encore, sur ce qu’elle n’en montre pas. Et à travers ce questionnement, c’est notre propre vision du monde qu’elle met en évidence.

Peut-être, au fond, les elfes, les fées, et autres créatures magiques ont-elles vraiment déserté la forêt de Brocéliande à force de chantiers et de plans d’aménagement du territoire. De même, peut-être un visage de Jérusalem est-il voué à disparaître pour que l’autre subsiste. Ou peut-être au contraire, à force d’écouter d’autres récits que ceux auxquels nous sommes habitués, allons-nous changer de regard sur ces territoires que nous croyons connaître.

Emmanuel Ruben a pertinemment fait remarquer que finalement, aujourd’hui encore, notre vision de la géographie est fantaisiste. Elle l’est moins qu’en 1750, mais nous avons encore un long chemin à faire. Même si nous avons déjà cartographié des lieux, ils garderont toujours une part de terra incognita, que nous sommes appelés, invités, à découvrir, ou à imaginer. Cela vaut pour cette frontière israélo-palestinienne dans Jérusalemn Terrestre, qui est partout, et donc nulle part. La ville de D**, dans Sabre, est totalement fictive, pourtant sa description nous évoque des lieux bien réels. À l’inverse, ces nombreux souterrains qui quadrillent la Palestine sont une invitation à porter un autre regard sur des lieux qu’on croit connaître. Et même Nantes, la ville où je vis, foisonne de trésors cachés. Il est possible de les voir, chère lectrice, cher lecteur, si tu prend le temps de t’arrêter pour les regarder.

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