Dark Crystal : le Temps de la Résistance, les marionnettes à l’ère du numérique

Image de présentation de Dark Crystal, le Temps de la Résistance. Marionnettes avec retouche d'image numérique.
De gauche à droite : un Fizzgig, Hup, un Podling, et Deet, une Gelfling

Je ne vais pas faire durer le suspense, amie lectrice, ami lecteur. À la question « Dark Crystal, le Temps de la Résistance vaut-il le film d’origine ? », la réponse est oui, sans aucune hésitation. Utiliser des marionnettes à l’ère du numérique pouvait paraître fou. Et pourtant on trouve une cohérence réelle avec l’univers dans lequel elles évoluent.

Le fait de travailler avec des marionnettes pouvait paraître anachronique. Ce serait oublier que le film Dark Crystal avait été créé de toutes pièces par deux marionnettistes mythiques. J’ai nommé Jim Henson, créateur du célèbre Muppet Show, et Frank Oz, qui avait créé et interprété Yoda, le maître Jedi de Star Wars. La Jim Henson Company, qui a produit la série, s’inscrivait dans cette tradition, et s’est montrée fidèle à l’héritage de son créateur.

Comme je l’évoquerai plus loin, le travail d’un marionnettiste, c’est de donner vie à des poupées, de telle sorte que le public en oublie que tout ça n’est que fiction. Et la Jim Henson Company a produit la série dans cet esprit.

Comme beaucoup d’autres, la première chose que j’aie vue de Dark Crystal, le Temps de la Résistance, c’est ceci :

Malgré la mise en scène extrêmement travaillée, tu vois bien des marionnettes à l’écran. Malgré la présence d’effets numérique, l’équipe de production comptait bien rester fidèle à l’esprit du film d’origine. Reprendre les Gelflings et les Skeksès sous la forme de marionnettes était à mon sens une évidence. Et cette impression était partagée par l’équipe qui a produit la série.

Quand j’ai commencé à la regarder, j’ai cependant constaté un compromis dans l’usage du numérique. Certains effets visuels, devenus possibles grâce à l’image de synthèse, apportaient quelque chose à l’aspect féerique de cet univers, et il eût été dommage de s’en passer.

L’ère des Gelflings, et la lutte contre les Skeksès, avant le film

Si tu ne connais pas l’univers du film Dark Crystal, je t’invite à consulter la page Wikipedia du film. Et tu peux même le voir, on parle d’un classique, que diable ! En attendant, si tu ne veux pas te faire spoiler, je te conseille d’interrompre ta lecture ici. Tu pourras reprendre cet article quand tu auras vu le film. Maintenant, tu es prévenu(e), tu poursuis ta lecture en toute connaissance de cause.

Cette mise au point étant faite, je continue cette présentation. Dès lors que j’ai vu la bande annonce, je trépignais d’impatience. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que la série a confirmé mon enthousiasme, dès les premières minutes. Juge plutôt :

En quatre minutes, le contexte est posé. Le monde de Thra, terre des Gelflings, est protégé par le Cristal. Mais depuis des milliers de trines (équivalent des années dans ce monde), celui-ci est sous le contrôle des Skeksès, des êtres décharnés, venus d’un autre monde. Ces derniers ont réussi à duper les Gelflings et à se faire passer pour les gardiens légitimes du Cristal. Toute la série tourne autour de la façon dont les Gelflings vont découvrir le véritable visage des Skeksès, leurs origines, et leurs desseins.

Les Skeksès menacent le monde de Thra, en phagocytant le Cristal. C’est ainsi que les Gelflings, après avoir découvert leurs agissements, entrent en lutte pour sauver leur monde.

Une œuvre pour le jeune public ?

Il était déjà difficile de dire à qui le film d’origine était vraiment destiné. D’un côté, le héros, Jen, était un jeune Gelfling un peu naïf. Ce monde foisonnait de personnages expressifs à l’extrême qu’on eût tout aussi bien pu croire sorti d’un dessin animé. Enfin, les créatures mignonnes ne manquaient pas (les Podlings et les Fizzgigs, notamment).

D’un autre côté, il était difficile d’ignorer le contraste avec l’extrême noirceur de l’intrigue. Les Skeksès, extrêmement laids et méchants, étaient à la fois grotesques et terrifiants. Et que dire des Garthims, ces créatures monstrueuses servant de troupes aux Skeksès ? Même adulte, on tremblait devant les ravages qu’ils faisaient dans ce monde si beau, si enchanteur.

Alors, Dark Crystal est-il destiné ou non au jeune public ? Il était difficile de répondre pour le film, il en va de même pour la série. Les partis pris sont radicaux, et peu de choses sont épargnées au spectateur. Le Français Louis Leterrier, qui a réalisé la série, a poussé l’idée très loin, pour que le public adhère pleinement. Dans une interview donnée à Allociné, il disait avoir eu un parti pris beaucoup plus sombre que Lisa Henson (fille de Jim et ayant droit de l’univers de Dark Crystal).

Pour autant, Leterrier récuse toute volonté de faire dans le gore. À l’instar de Henson et Oz, il vise d’abord et avant tout à faire une œuvre certes effrayante, mais familiale. Et la mayonnaise prend : on est sur un univers merveilleux, et en perdition.

Marionnettes et numérique : ménager la chèvre et le chou

Tout le travail d’un marionnettiste, c’est d’arriver à faire oublier au public qu’il ne voit rien de plus que des poupées animées par des mains humaines, même expertes. On en revient aux fondamentaux de la fiction : la suspension d’incrédulité. Devant une fiction, littéraire, cinématographique, théâtrale, ou autre, le public sait que rien de tout cela n’est vrai. Et pourtant, il tremble, rit, pleure ou se réjouit avec les personnages.

À l’ère du numérique, on aurait pu penser que Dark Crystal, le temps de la Résistance s’appuierait largement sur celui-ci. On aurait même pu envisager l’abandon pur et simple des marionnettes. Cependant, quand il fut question de vendre la série à Netflix, Louis Leterrier et Lisa Henson défendirent l’héritage de Jim Henson. Dès lors, le choix était une évidence.

Dans ce monde de marionnettes, cependant, Louis Leterrier et Lisa Henson n’ont pas complètement refusé l’apport du numérique. Mais quand vint le moment de promouvoir la série, ce n’est pas ce qu’ils mirent en avant. Ils ont insisté sur le fait que l’essentiel de ce que nous voyions à l’écran existait réellement sur le plateau : toutes les marionnettes, tous les décors, même si çà et là, on pouvait trouver un ajout numérique. Malgré les approximations, les imperfections, ce simple état de fait remporte une adhésion du public plus forte que s’il avait été face à une créature numérique. Cela s’explique par un phénomène tout simple.

L’effet Star Wars, ou la victoire de la marionnette sur les effets numériques

Lorsque l’épisode I de Star Wars est sorti, en 1999, Lucas avait tourné le dos aux marionnettes, acteurs costumés et autres animatronics, et avait défendu avec ferveur le recours massif au numérique. Il y voyait la possibilité de mettre en images absolument tout ce qu’il voulait. Or la réalité, surtout sur le long terme, s’est révélée assez cruelle, et surtout sans appel. Vingt ans plus tard, cette esthétique a mal vieilli, la faute à des techniques qui se sont constamment améliorées depuis. Les effets visuels à l’ancienne, faits de maquettes, de comédiens costumés, de décors en carton-pâte et d’animatronics ont, comble de l’ironie, moins de mal à convaincre aujourd’hui. C’est ce qu’on constate devant les anciens films Star Wars, qui ont paradoxalement mieux vieilli.

Qu’est-ce qui expliquait que le public ait préféré voir des maquettes, des marionnettes et des personnages en costume de latex ? Comment peut-il préférer cela à des créatures numériques, aussi parfaitement finies qu’elles soient ? Beaucoup de fans de l’univers créé par Lucas évoquent la tristesse absolue du plateau de tournage, faite d’acteurs au milieu d’un fond vert, parlant dans le vide à des créatures qui n’étaient pas vraiment là, et jouant hors de tout contexte.

C’est un premier élément, mais c’est plus largement autour de l’ancrage dans le réel que tout se joue. En effet, dans Dark Crystal, les marionnettes sont manipulées par des êtres humains, en chair et en os. Et malgré les difficultés qu’il peut y avoir à les manier, cela ne leur donne que plus d’authenticité : les personnages ont un corps, une masse, une inertie, bref, une consistance. Ils sont réellement à l’image, on peut les toucher, et ça se voit. Il en va de même pour la plupart des éléments du décor.

La fin du tout numérique ?

Tu l’auras donc bien compris. J’ai beaucoup aimé Dark Crystal, le temps de la Résistance. Et je ne peux que te le recommander. L’usage des marionnettes était un choix cohérent et un pari réussi. L’effet a été d’autant plus satisfaisant que dans un monde entièrement construit, fabriqué, le fait que cela fasse faux s’oublie de lui-même.

C’est paradoxalement un choix aux antipodes de la solution de facilité. La réalisation de Dark Crystal avait demandé pas moins de six ans de travail à Jim Henson et Frank Oz. La série, elle, en a demandé quatre. En travaillant avec des marionnettes, ils ont fait le choix de se confronter à une matière qui allait leur résister. Et ils ont accepté de la prendre telle qu’elle était. Ils ont investi de gros efforts à tirer le maximum des marionnettes qu’ils manipulaient, mais ils ont aussi misé sur la qualité de l’histoire en tant que telle, sur le foisonnement de l’univers décrit…

Pour résumer, si le travail en tout numérique vise à nous faire croire que c’est vrai, une œuvre comme Dark Crystal, l’âge de la résistance réussit, par la richesse et la cohérence de son univers, à nous faire oublier que c’est faux. N’est-ce pas cela, finalement, le fondement même de l’imaginaire et de la fiction ?

Prochainement, d’autres articles vont suivre. N’hésite pas à consulter la rubrique Actu du site.

Print Friendly, PDF & Email
Please follow and like us:

Laisser un commentaire

Résoudre : *
10 − 3 =