John Williams : musique de film et imaginaire

John Williams, musique de film et imaginaire
John Williams devant son orchestre. – © GERARDO MORA – AFP

J’avais déjà évoqué plusieurs fois le lien entre musique et imaginaire. La première fois, j’avais fait référence au médiéval fantastique dans le metal. Mais quand on parle d’imaginaire, la musique de film est bien un genre central. Et s’il est une musique difficile à ignorer quand on parle d’imaginaire au cinéma, c’est bien celle de John Williams. Tu dois surtout le connaître pour son travail avec Steven Spielberg. Mais tu t’en doutes, chère lectrice, cher lecteur, en soixante ans de carrière, il a fait bien d’autres choses. Rien que dans les blockbusters des dernières décennies, il en a plusieurs à son actif.

Les principaux épisodes de Star Wars, c’est lui. Le thème principal de Superman (celui de Richard Donner, sorti en 1978), c’est lui. La musique des trois premiers Harry Potter, c’est lui aussi. Ce que tu ignores peut-être, c’est qu’avant Spielberg, il avait déjà une carrière respectable. Celle-ci avait commencé à la fin des années 50. Par la suite, il s’est illustré dans les films-catastrophe (dont La Tour Infernale, de John Guillermin et Irvin Allen, sorti en 1974).

Affiche de La Tour infernale (1974), John Williams, musique de film et imaginaire

Pour résumer, John Williams a écrit de nombreux thèmes marquants ; beaucoup d’entre eux sont passés à la postérité. Mais au-delà de ce simple aspect, le vétéran de la musique hollywoodienne a une patte, une identité. À l’instar d’Ennio Morricone, même quand tu ne connais pas cette musique, si c’est du John Williams, tu reconnais.

Faisons un peu le tour de l’univers du compositeur. Celui-ci a une certaine façon de travailler et une touche bien reconnaissable.

Quel imaginaire la musique de John Williams apporte à un film ?

En règle générale, quand tu entres dans une salle de cinéma, si tu aimes l’imaginaire, tu t’offres deux heures d’évasion. Tu pars dans un autre univers, tu ris, pleures et frissonnes avec des personnages créés de toutes pièces. Et pourtant, comme par enchantement, il y a certains films avec lesquels la mayonnaise prend, et d’autres… non. Si une partition signée John Williams ne suffit pas à sauver un film raté, en général, ça aide bien quand même.

John Williams et George Lucas, John Williams, musique de film et imaginaire
John Williams et George Lucas (source : Sky News)

George Lucas est bien placé pour le savoir. En 1977, la Fox avait organisé une pré-projection du film, sans musique. Le public avait détesté. Et pourtant, tu connais la suite et le succès mondial de la saga. En salle, le public entendait la musique de John Williams, et vivait une expérience cinématographique inédite. Cela coïncide aussi avec le développement de l’expérience immersive du cinéma. C’est dans cette même période que le film-concert a fait son apparition. Au départ, il s’agissait littéralement de concerts filmés, qui prenaient une dimension « comme si tu y étais » en salles. Le Film Woodstock en est un exemple emblématique. On pourrait aussi citer The Song Remains The Same, film-concert dédié à Led Zeppelin.

Ensuite, dans cette logique immersive, Star Wars a constitué une petite révolution technique. C’était le premier film à être tourné avec un son Dolby ; autrement dit, l’immersion dans le film se faisait par le son. Ai-je encore besoin, dès lors, de souligner l’importance de la musique ? Outre sa dimension immersive toutefois, la musique joue un rôle d’évocation, sert la narration et l’imaginaire du spectateur. Faisons donc un tour de celui-ci. Quels imaginaires nous évoque la musique de John Williams ?

Imaginaire n°1 : l’héroïsme

Quand on pense à l’héroïsme dans la musique de John Williams, deux films renvoient clairement à cet imaginaire : Superman et la série des Indiana Jones. Je me doute que tu les connais, mais comme un petit rappel ne fait pas de mal, je les remets.

Inspiré par Gustav Holst et par Richard Wagner, John Williams s’est largement réapproprié le principe du leitmotiv, ou thème récurrent, généralement rattaché à un personnage. On le retrouve très clairement, pour la « Raider’s March » d’Indiana Jones ou pour le thème de Superman. Dans les deux cas, on a affaire à des héros, hauts en couleurs.

Indiana Jones n’aurait pas juré dans les pulp novels des années 30 à 50. Quant à Superman… est-il encore besoin de le présenter ?

Imaginaire n°2 : le grand spectacle

La musique soulignant le mystère crée de l’immersion et inspire certaines émotions au spectateur. Mais plus largement, dans le film-concert tel que le cinéma des années 70 l’a popularisé, on offre une expérience au public. Et dans cette optique, il ne faut pas avoir peur d’y mettre la dose. Et John Williams y va à grands renforts de cuivres à en faire trembler les murs. Le spectateur vient en prendre plein la vue, mais aussi plein les oreilles. Et cela explique que Star Wars ait le démarrage en fanfare que tout le monde connaît.

Ceci dit, cette annonce d’un spectacle « larger than life » comme Hollywood sait nous en offrir est aussi présent dans des films moins éloignés du réel. C’est ce qu’on voit dans La Tour Infernale. Comme dans la plupart des films-catastrophe, on y trouve à la fois la grandeur et la décadence d’une société.

Mais le film-concert peut se matérialiser autrement, comme dans l’introduction d’Indiana Jones et le Temple maudit, qui est à la fois en décalage complet avec les autres épisodes, tout en restant un morceau de bravoure. Le spectateur est devant un foisonnement d’images et de musique digne des comédies musicales du cinéma classique hollywoodien. Et pourtant, le film en lui-même ne saurait en être plus éloigné.

Imaginaire n°3 : le surnaturel (entre peur et émerveillement)

On trouvera beaucoup de choses à dire sur ce volet-là. Le surnaturel, que ce soit chez Spielberg ou ailleurs, inspire à la fois de la peur et de l’émerveillement. Je pense à un morceau qui répond très bien à ces deux caractéristiques. La suite de Rencontres du troisième Type (Close Encouters of the third Kind, Steven Spielberg, 1977).

Le début du morceau flirte avec la musique atonale comme auraient pu en écrire György Ligeti. Puis progressivement, John Williams revient sur quelque chose de plus en plus structuré. C’est comme s’il soulignait la peur qui se dissipe au fur et à mesure que la lumière se fait sur ces étranges visiteurs. Et la musique se termine sur un registre beaucoup plus académique, presque enfantin.

Si on parle de ce mélange entre peur et émerveillement, bien sûr, on trouve un thème évident.

Quand on pense à Harry Potter, c’est le premier thème qui vient à l’esprit. Étonnamment, il est associé à la chouette blanche Hedwige, mais plus largement, il marque l’ancrage de Harry dans le monde de la magie. La chouette, les hiboux sont des animaux liés à cet univers.

Tout y est : le glockenspiel lié à la magie, de même que l’orgue de verre, les montées chromatiques. La musique est sur un mode mineur et pourtant garde quelque chose de très enfantin. La musique évoque à la fois quelque chose d’inquiétant et de fascinant, comme la magie.

Imaginaire n°4 : l’enfance

Quand on évoque la peur au cinéma, c’est assez naturellement qu’on arrive à l’enfance. Si un âge est marqué par la peur, c’est bien celui-ci. Et en même temps, l’enfance peut aussi évoquer de la légèreté, de l’insouciance.

Si le thème de Harry Potter a quelque chose d’inquiétant, il renvoie aussi à l’enfance. Le glockenspiel est un instrument qui joue sur les deux tableaux. C’est un phénomène qu’on retrouve d’ailleurs chez Danny Elfman ou dans la musique de Goblin. On retrouve cette musique teintée de mystère dans le thème principal de Maman j’ai raté l’avion (Home alone, réalisé par le même Chris Colombus, en 1990), et on y fait le même lien entre la peur et l’enfance. Le thème y est mystérieux, un peu inquiétant, et en même temps malicieux, à l’image du jeune Kevin.

Pour autant, quand il évoque l’enfance, John Williams peut aussi évoquer une certaine légèreté, une bonhommie. Plusieurs des partitions écrites pour Spielberg renvoient aux aventures extraordinaires que se racontent les enfants au cours de leurs jeux. Ceux-ci sont bien représentés, à travers une musique à la fois épique et espiègle.

Je pourrais aussi évoquer le thème des Ewoks dans Star Wars épisode VI. Bien que n’étant pas des enfants, c’est clairement à ce public que ces petits aliens en peluche s’adressent. Ils sont mignons, ils sont drôles, un peu maladroits, et ils ont une musique à leur image.

Imaginaire n°5 : l’émotion

Néanmoins, ce n’est pas uniquement en jouant sur la légèreté ou la peur qu’une musique marque vraiment les esprits. Une bonne partition, qui sait utiliser le leitmotiv, crée un ancrage émotionnel chez le spectateur. Celui-ci associe une musique à un personnage, une situation ou… une émotion. Et sur ce dernier point, John Williams ne manque pas de créer des ponts entre ces composantes. Nous avons les classiques « love themes », et ils sont souvent rattachés à des personnages. On le lie à Han Solo (et non pas à Leia) dans Star Wars, et au personnage de Marion dans Les Aventuriers de l’Arche perdue.

Plus largement, l’émotion peut être évoquée par autre chose que l’amour (au sens de sentiment amoureux). Par exemple, le thème du Professeur Henry Jones dans Indiana Jones et la Dernière Croisade (cf. partie suivante), évoque une figure apaisante et un personnage attachant.

Dans un autre registre, un thème peut associer une émotion à un lieu. C’est le cas du thème « Leaving Hogwarts » dans Harry Potter à l’école des sorciers, soulignant ce qu’inspire Poudlard à Harry. C’est une musique qui souligne la joie de Harry d’être à Poudlard. Cependant elle reste chargée d’une certaine mélancolie.

Imaginaire n°6 : la solennité

Tu ne sais peut-être pas que John Williams a écrit la musique de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’Atlanta, en 1996. Si tu ne le sais pas, je doute que ça te surprenne. Le sport est un des derniers contexte dans lequel on glorifie des gens d’exception. En d’autres termes, c’est un des derniers milieux dans lequel on trouve encore des héros.

Mais à Hollywood, sortir du commun, c’est finalement assez commun. Cela ne veut pas dire que tous les compositeurs sachent valoriser la solennité d’un moment dans un film. John Williams est de ceux qui savent mettre en musique des moments glorieux dans les films.

Comme dans les thèmes héroïques, on va trouver des cuivres, mais le tempo sera plus posé, moins enlevé. Ce n’est pas une scène où l’action s’emballe, mais c’est un moment important du film. Le thème va se faire plus languissant, plus insistant sur la mélodie, mais tout en puissance. En voici quelques exemples.

Imaginaire n°7 : la tension dramatique

Parmi les thèmes épiques, puisque le spectateur ne peut pas rester deux heures d’affilée frappé par la grâce, il faut toujours qu’il y ait une histoire. Ça tombe plutôt bien parce que John Williams est aussi très fort pour appuyer la tension dramatique. Tu trouveras toujours, dans les films, un moment où tout s’emballe, tout s’accélère. Et pourtant, certains réalisateurs (Spielberg, par exemple) savent faire durer des moments intenses comme ceux-là. Ils en arrivent à tenir le spectateur en haleine, pendant 10, 20, 30 minutes d’affilée.

Et John Williams suit, comme dans cette longue suite qu’il avait écrite pour ET.

Le rythme s’emballe, l’orchestre joue forte, avec quand même quelques moments où le ton baisse. Puis entre deux mouvements au tempo frénétique, Williams nous réserve quelques envolées lyriques. Elles arrivent comme des moments d’émerveillement et d’émotions entre deux moments où la tension est à son comble. Ce genre de suite nous offre un véritable ascenseur émotionnel à l’image de ce que le film cherche à aire passer au public.

À l’image du film, la musique enrichit l’imaginaire parce qu’elle raconte une histoire

Hitchcock disait non sans esprit « Certains films sont des tranches de vie. Les miens sont des tranches de gâteau ». Pour la petite histoire, la musique de Complot de famille (Family Plot, 1976), le dernier film de Hitchcock, était… de John Williams. Pour filer la métaphore pâtissière du maître, si le film est un gâteau, la musique est son nappage, elle enrichit son imaginaire.

Certes, Spielberg est un cinéaste adulé pour ses propres mérites. Tout une communauté de cinéphiles vénère dans le film Duel le tour de force d’un jeune cinéaste de vingt-quatre ans. Mais sa carrière, la consécration qu’il a connue, est venue après, et elle est liée à celle de John Williams. De même, ce dernier a été hissé au pinacle de Hollywood pour sa collaboration avec le réalisateur d’ET, des Indiana Jones et de Jurassic Park.

Et pour cause : l’intention du réalisateur et celle du compositeur sont la même. Si on prend l’exemple d’ET, l’idée est de créer une émotion chez le spectateur, de la peur, du rire, des larmes. Spielberg et Williams sont au diapason dans ce qu’ils cherchent à faire passer, et la magie opère.

Un film de Spielberg, c’est souvent un imaginaire puissant, et la musique de John Williams y jour un rôle central. Mais si on regarde le reste de la carrière de John Williams, c’est à peu près systématiquement le cas.

À ce titre, on peut dire que John Williams a rejoint le panthéon des grands compositeurs de cinéma, comme Ennio Morricone, Max Steiner ou Bernard Hermann.

Évolution de la musique de film : vers un imaginaire au rabais ?

Mais peut-être est-ce là ce qu’il y a d’inquiétant. Tous les autres compositeurs cités sont morts. Ennio Morricone est le dernier en date à nous avoir quittés. D’une manière générale, ils sont nombreux à avoir fait carrière dans la seconde moitié du XXe siècle. Aujourd’hui, John Williams, qui va bientôt souffler ses quatre-vingt-neuf bougies, fait de plus en plus figure de dernier des Mohicans.

Dans les années 80, on trouvait des compositeurs qui travaillaient dans une veine similaire. James Horner est celui qui a connu le plus de succès… Il est mort en 2015, d’un accident d’avion, à l’âge de soixante-deux ans.

On trouvait d’autres compositeurs tels que Trevor Jones (tombé en désuétude, malgré quelques très belles partitions, comme celle de Dark Crystal). Jerry Goldsmith était très en vogue (Chinatown, La Malédiction, Brisby et le Secret de NIMH) jusqu’à sa mort en 2003). Basil Poledouris a lui aussi composé quelques musiques marquantes (Conan le Barbare, Starship Troopers) mais nous a quittés en 2006.

Tyllou l’évoque dans son émission « Partoche » sur Hans Zimmer. L’heure est à une certaine standardisation de la musique de film, au risque d’un appauvrissement de l’imaginaire.

Le développement du sound-design, s’il apporte en immersion, notamment grâce au son 5.1, perd en lyrisme et en émotion. Hans Zimmer, dans ce sens, est régulièrement désigné à la vindicte populaire par les amateurs de musique orchestrale (dont je fais partie). Et pourtant, si les compositeurs habitués aux orchestres ont du mal à creuser leur trou, nul doute que le temps leur rendra justice.

La relève

Quand on regarde les films des années 80-90, force est d’admettre que le temps a été impitoyable avec certains. Cela vaut aussi pour la musique. Terminator (James Cameron, 1984) paraît terriblement kitsch aujourd’hui. La faute incombe entre autres à une musique au synthétiseur qui a mal traversé les âges. Ladyhawke (Richard Donner, 1986) a aussi pris un coup de vieux, avec sa musique signée Alan Parsons. Si la musique orchestrale de John Williams paraît d’un autre temps, elle en est paradoxalement indémodable.

Ce qui nous sauve, c’est qu’il existe aussi des compositeurs qui se revendiquent de cette école. Certains ont d’ailleurs beaucoup de succès. Et comme par hasard, ils ont été amenés à travailler tous les deux avec les travaux de John Williams. Compositeur attitré de Jacques Audiard et de Wes Anderson, Alexandre Desplat est le plus américain des compositeurs français. Il a aussi écrit la musique des deux films de Harry Potter et les Reliques de la Mort (David Yates, 2010-2011) et y a apposé son propre imaginaire. Quant à Michael Giacchino, compositeu de J. J. Abrams, il se revendique lui aussi de John Williams. Si on lui doit la musique de Star Wars : Rogue One (2016) et celle de Jurassic World, ce n’est sans doute pas par hasard.

Les deux tirent leur épingle du jeu, même si les compositeurs de l’écurie Remote-Control trustent une bonne partie du marché. Mais même parmi les poulains de Hans Zimmer, on trouve des amoureux de l’orchestre. John Powell (Dragons) ou James Newton Howard (Hunger Games), se sont brillamment illustrés dans le genre. Aussi, si comme moi, la production musicale hollywoodienne te déprime, ne perds pas espoir, chère lectrice, cher lecteur. Le temps nous les rendra, ces partitions, et on le retrouvera, cet imaginaire puissant porté par la musique de film.

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